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3. Préambule

 

Pauline Guedj

Université Lumière Lyon 2, CREA, Les Afriques dans le Monde (LAM)

Jorge P. Santiago

Université Lumière Lyon 2, CREA

En France, depuis le début des années 2000, l'analyse des pratiques musicales est devenue un champ particulièrement dynamique de l'anthropologie [1] . La musique, tout comme la danse, constituent des objets stimulants pour notre discipline, que les anthropologues investissent et qui les positionnent dans un dialogue sans cesse renouvelé avec des ethnomusicologues, des historiens de la musique, des sociologues de l'art, des philosophes et des géographes.

Pour ces anthropologues, la musique revêt plusieurs caractéristiques qui la placent au c?ur de questionnements contemporains. D'abord, en se construisant sur des corpus écrits ou performés, la musique, dans ses différentes formes, pose la question de la transmission (Legrain, 2010) et des processus de perpétuation des cultures et des sociétés. Ensuite, en s'inscrivant de plain-pied dans des dynamiques sociales, elle devient un lieu d'observation des mutations en même temps qu'un agent dans la transformation des sociétés contemporaines (Bonacci et Fila Bakabadio, 2003). Enfin, par son aspect profondément polysémique, la musique est également traversée par des enjeux fondamentaux comme ceux de l'identité, de la mondialisation, des relations entre centre et périphérie ou de la patrimonialisation. Par conséquent, parler de musique revient pour nous à considérer ses pratiques comme des manifestations profondément sociales que le chercheur se doit de contextualiser (Le Ménestrel, 2006) et qui permettent d'étudier les sociétés en acte, dans leurs constantes reformulations.

Le numéro de la revue Parcours anthropologiques que nous présentons ici est né de la rencontre de plusieurs chercheurs, enseignants-chercheurs, jeunes docteurs, doctorants, investis au sein du Centre de Recherches et d'Etudes Anthropologiques de l'université Lyon 2 et consacrant leurs travaux, ou une partie de ceux-ci, à l'analyse des pratiques musicales [2] . Ces chercheurs, spécialisés dans l'étude de sociétés variées ? Etats-Unis, France, Brésil, Gabon, Israël ? et de « genres » musicaux eux aussi divers ? musique sertaneja, mangue beat, funk, rap, fanfare - mettent en commun leurs réflexions au sein d'un axe de recherche du laboratoire intitulé « Son, images et rituels » ainsi qu'au cours de manifestations scientifiques, journées d'études ou ateliers de travail. Lors de ces rencontres, il a toujours été question d'opter pour une approche comparative et de s'interroger sur les processus de circulation des pratiques observées. Nos travaux ont également tenté de se concentrer sur des données empiriques et de réfléchir aux spécificités d'enquêtes ethnographiques menées auprès de musiciens, d'artistes ou de passionnés de musique.

En effet, dans l'ensemble des travaux et des réflexions proposées ici, on constate que le « terrain », et ainsi l'approche ethnographique, reste une dimension indispensable, essentielle même de la démarche anthropologique, ne serait-ce que parce qu'il lui confère une position particulière au sein des autres disciplines des sciences humaines et sociales. L'objet de recherche privilégié par nos activités ainsi que la particularité de chaque terrain révélé par les auteurs de ce volume, présentent de nombreux points qui viennent, une fois encore, interroger la conception conventionnelle de terrain et enrichir les modalités de l'enquête. Souvent comprises comme synonyme d'interactions avec les interlocuteurs et différentes formes d'observation, de « profondeur » et d'immersion dans l'aventure ethnologique, les pratiques de terrain, surtout lorsqu'il s'agit de vivre et partager le musical et en particulier à travers l'approche transnationale, exigent un dédoublement des compétences du chercheur, la maîtrise de codes culturels divers et la prise en compte de l'aspect profondément dynamique de la conception même d'ethnographie en anthropologie.

A partir de terrains réalisés dans l'univers musical et face à de multiples genres musicaux, ces expériences ethnographiques deviennent les éléments à la base de différents modes d'énonciation de la complexité du social, tout en mettant en dialogue la description, la dimension narrative et les instruments de connaissance. Nous nous trouvons ainsi en présence de phénomènes dans lesquels le musical n'est que l'une des composantes et qui peuvent aussi être appréhendés en tant que stratégies sociales, économiques, politiques et esthétiques.

Fondée sur ces expériences, la présente édition de Parcours anthropologiques cherchera avant tout à présenter les ethnographies menées par ces chercheurs et à témoigner des dynamiques de recherche qui animent leurs collectifs. Nous avons pris le parti de regrouper des travaux en cours d'élaboration, projets de thèse, articles programmatiques qui permettent de rendre compte de la dynamique de construction d'une anthropologie des pratiques musicales et qui prolongent le dialogue entre les chercheurs de l'équipe. Pour enrichir nos discussions et diversifier nos approches, nous avons également choisi d'inviter à nous rejoindre deux chercheurs étrangers, l'une canadienne, l'autre états-unienne. Ayant elles aussi à c?ur de restituer des enquêtes de terrain minutieuses, Alexandrine Boudreault-Fournier et Kyra D. Gaunt se sont spécialisés il y plusieurs années dans l'analyse du hip-hop. De manière significative, ce genre musical, aujourd'hui traité dans de nombreuses études, est présent dans cinq des dix articles de notre recueil. Par sa versatilité et les relations qui le façonnent, il nous apparaîtra comme un genre musical particulièrement propice à l'analyse des dynamiques sociales contemporaines.

Parmi l'ensemble des articles du numéro, trois thématiques phares nous semblent se dégager. Première thématique, la question du pouvoir, des conflits et des hiérarchies se retrouve, dans de nombreuses approches du volume. Elle a également été au c?ur d'une journée d'études organisée en décembre 2011 [3] . Ici, la réflexion sur les interactions entre pratiques musicales et relations de pouvoir revêt au moins deux axes de recherche complémentaires. Une première orientation revient à analyser en quoi la musique peut devenir un outil de sustentation ou de mise en cause des formes d'exercice du pouvoir ainsi qu'un instrument de légitimation, de domination et/ou de résistance. On s'efforce de définir les rapports qui s'établissent entre les pratiques, les expériences vécues et les processus de construction de sentiments d'appartenance ou de contestation dans des espaces donnés. Une seconde ligne d'analyse prend en compte les rapports complexes construits entre les acteurs, individuels et collectifs, intervenants dans les pratiques de la musique : artistes, audiences et publics, promoteurs, managers, organismes financeurs, Etat etc. Nous accordons un intérêt particulier aux stratégies de négociations opérées par les acteurs et aux hiérarchies ainsi constituées.

Quatre contributions s'attaquent précisément à cette question : Alexandrine Boudreault-Fournier, tout d'abord, propose dans son article de revenir sur un épisode de son terrain cubain et d'analyser les conditions dans lesquelles son film Golden Scars, relatant le quotidien de deux rappeurs de Santiago de Cuba, s'est trouvé censuré par les autorités lors de sa première projection. Elle démontre comment la jeunesse cubaine est aujourd'hui aux prises avec un sentiment ambigu vis-à-vis du pouvoir central et de la Révolution et comment l'ironie peut constituer une arme de négociation et d'affirmation des libertés individuelles.

De son côté, Alice Aterianus-Owanga s'interroge sur les processus d'indigénisation du hip-hop au Gabon. Elle traite en particulier de la manière dont cette pratique musicale s'est trouvée, rapidement après son apparition dans le pays, incluse dans un univers mystique et sorcier dont les artistes manipulent les codes et les représentations. L'auteur défend l'idée que par le rap, les musiciens remettent en cause les rapports de domination dans cet univers, en particulier ceux qui séparent les aînés des cadets et les citadins des gens de la province.

Florian Mazzocut, ensuite, dans sa riche ethnographie des communautés des African Hebrew Israelites à Dimona en Israël apporte une réflexion nouvelle et nécessaire sur le rôle de la musique dans un mouvement issu du nationalisme noir américain et sur la manière dont les différents acteurs impliqués, leader, épiscopat, jeunes de la communauté, parviennent à s'en saisir pour tenter de construire et de détourner une idéologie. Il s'intéresse, lui aussi, aux relations générationnelles, pour montrer comment le hip-hop (encore lui) peut devenir une clef dans la redéfinition des rapports ainé-cadet et aboutir à une reconfiguration de l'assise transnationale du mouvement étudié.

Enfin, dans un contexte fort différent, Pauline Guedj, pose la question des dynamiques de construction d'une « communauté » au sein de groupes de fans de Prince en France. Elle se propose de suivre ses interlocuteurs dans leur récit du « devenir fan » et analyse les relations qu'ils établissent ainsi avec leurs pairs et avec l'artiste adulé. L'auteur se positionne à l'encontre d'une sociologie de la fandomie tentant trop souvent de décrire les groupes de fans comme des communautés fraternelles et égalitaires. Prenant le contre-pied de cette approche, elle engage les prémices d'une analyse en termes de hiérarchie et de concurrence.

La deuxième thématique que les contributions à ce dossier mettent en exergue renvoie à la question des identités, raciales, métissées, genrées ainsi que des processus d'identification. Cette problématique nous montre comment, pour les différents acteurs impliqués dans ses processus de création, production et diffusion, la musique est le lieu d'une construction des identités collectives. Elle est une opportunité pour l'affirmation des individualités et permet le « branchement » (Amselle, 2001) avec des référents transnationaux multiples à même d'être réappropriés.

Dans sa contribution, Kyra D. Gaunt s'intéresse ainsi aux connexions complexes observées entre certains jeux d'enfants et plus particulièrement de petites filles vivant dans les quartiers afro-américains des villes états-uniennes et la création contemporaine du hip-hop. Elle démontre l'existence de passerelles entre ces deux univers et, à travers une analyse du genre, propose de remettre en cause le « masculino-centrisme » du hip-hop et de ses représentations. Son article contient également une réflexion stimulante sur la notion de musique noire offrant une vision alternative, pétrie par les présupposés scientifiques des Black Studies, aux réflexions énoncées dans des publications récentes (Parent, 2010 ; Raibaud, 2010).

De son côté, l'article de Florence Pelosato, consacré lui aussi à un terrain états-unien, emmène le lecteur à la Nouvelle-Orléans au sein d'un programme d'éducation musicale dans le cadre duquel les élèves défilent dans les fanfares de Mardi Gras. L'auteur y analyse comment, dans ce contexte, professeurs et élèves manient avec aisance différents registres et codes de présentation de soi. Elle explique que les tensions raciales inhérentes à l'histoire de la ville sont au c?ur de performances qui lient et éloignent les populations noires et blanches louisianaises et les mettent en scène dans une vaste entreprise de patrimonialisation.

La contribution de Laure Garrabé, enfin, s'intéresse à une pratique musicale et dansée brésilienne : le maracatu. L'auteur y utilise la littérature caribéenne sur la créolisation pour proposer une analyse du maracatu en termes de créolité et de métissage. Elle décrit les diverses séquences musicales de la pratique, les transformations qu'elle a connuesnsi que les acteurs qu'elle implique et confronte.

La troisième thématique déplace la focale vers les ambiances, les sonorités quotidiennes et la définition de l'espace. Il est ainsi question du rapport entre les périphéries et les pratiques musicales dans les villes brésiliennes, analysé ici sous trois différentes dimensions.

Dans son texte, Marina Rougeon fait émerger doublement la périphérie de la production musicale à partir de genres musicaux particuliers. Doublement car, d'une part, l'ethnographie est réalisée par l'auteure dans des aires en quelque sorte périphériques des petites villes du Centre-ouest brésilien, et d'autre part parce que l'analyse proposée met en évidence comment certaines musiques sortent de la périphérie des réseaux de production et de diffusion du produit musical et émergent au sein d'une nouvelle dynamique du goût musical. Marina Rougeon aborde ces questions, certes, à partir de la dimension musicale, en mettant toutefois en relief les spécificités de certaines ambiances sonores dans ces villes. Elle analyse notamment la façon dont la musique sertaneja mais aussi la musique brega interagissent avec les modalités corporelles de déplacements des femmes dans ces espaces. De même, l'auteure étudie de manière novatrice les singularités de l'écoute de ces formes musicales qui amène ces femmes à élaborer entre elles de véritables chorégraphies de la séduction. Les formes de sociabilité qui s'installent à partir d'ambiances sonores et autour de moments d'écoute se font ainsi révélatrices des relations de proximité qu'elles entretiennent entre elles et de leurs rapports aux hommes. Des expériences sensibles à partir de genres musicaux qui permettent d'appréhender la construction d'un univers féminin complexe.

Dans un autre contexte périphérique, Sofiane Ailane nous emmène au c?ur du hip-hop dans le Nordeste brésilien à Fortaleza, plus précisément à sa périphérie, tout en prenant en compte ses « connexions » avec le Bronx de New York et les pratiques musicales qui s'y déploient. Ainsi, faisant un survol du hip-hop aux Etats-Unis, l'auteur nous invite à appréhender ces espaces dits périphériques en construisant le lien entre le Brésil et le Nord du continent. Par ses expériences en termes d'ethnographie, Sofiane Ailane met en lumière le « hip-hop organizado » qui se constitue à partir de formes d'appartenances collectives dans les rues et áreas microcosmiques et périphériques de Fortaleza dans lesquels les acteurs évoluent. Il permet au lecteur de saisir les enjeux et les défis auxquels sont confrontés ces hip-hoppers en termes de performativité et de conquête d'espaces, enjeux et défis à même de montrer qu'au-delà d'une esthétique de désinscription socio-spatiale, le hip-hop met en action un discours politique et « une mission de conscientisation ». Des logiques analysées à travers la façon dont musiciens, danseurs, breakers, graffiteurs se positionnent et exercent une fonction critique sur l'échiquier social. Il s'agit donc pour l'auteur de montrer de manière habile leurs stratégies pour sortir de l'invisibilité, de la subalternité, pour dépasser ainsi la périphérie et par conséquent, rendre visible leurs empreintes laissées sur celle-ci.

Enfin, Jorge Santiago, met en évidence, à partir d'observations réalisées dans le passé et récemment renouvelées, les dynamiques et les esthétiques musicales mises en ?uvre par de deux groupes musicaux qui se produisent dans les périphéries de l'aire métropolitaine de la Grande Vitória dans le Sud-est brésilien. Ces groupes, volontairement inscrits dans le sillage du mouvement Mangue Beat et inspirés de l'esthétique musical et chorégraphique de la Banda Nação Zumbi, révèlent une singularité en termes de vécu musical pour des instrumentistes d'espaces périphériques. Ils se font ethnographes d'un quotidien particulier pour créer notamment un circuit local et l'inscrire dans le global et le transnational au prix même, dans ce dernier cas, de détourner le projet musical initial. En effet, ce dernier consistait en une mise en rapport des pratiques musicales et des sonorités quotidiennes locales comme forme d'investissement identitaire, ce qui est peu à peu délaissé lorsque cette musique sort des frontières nationales.

Ces expériences introduisent, en termes de réflexion ethnologique sur le musical, l'idée d'expérimentations renouvelées au protocole ethnographique initial. Car l'appréhension anthropologique est censée prendre en compte une spécificité supplémentaire de ces groupes musicaux voués à des dynamiques successives de formation, de dissolution et ainsi de renouvellement qui obligent à s'interroger sur le temps de l'ethnographie de ce qui se veut volontairement éphémère.

Relevés ethnographiques, les articles regroupés dans ce volume n'ont pas pour but de proposer des conclusions sans appel mais témoignent davantage d'interrogations, de lignes de questionnement communes. Ils sont les révélateurs d'un groupe de recherche que nous espérons dynamique et dont chacun des chercheurs use de la musique comme d'une entrée dans le terrain et un lieu d'observation de ses principaux enjeux.




RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Jean-Loup AMSELLE, Branchements. Anthropologie de l'universalité des cultures, Paris, Flammarion, 2001.

Giulia BONACCI et Sara FILA-BAKABADIO (dir.), Musiques populaires : usages sociaux et sentiments d'appartenance, Paris, Centre d'Etudes africaines, 2003.

Laurent LEGRAIN, « Transmettre l'amour du chant ? Cri, éloquences et complaintes dans une famille ordinaire de Mongolie rurale », Terrain, n°55, 2010, pp.54-71.

Sara LE MENESTREL (dir.), « Musiques populaires. Catégorisations et usages sociaux », Civilisations, LIII 1-2, 2006.

Emmanuel PARENT (dir.), « Peut-on parler de musique noire ? », Volume !, 8-1, 2011.

Yves RAIBAUD (dir.), « Géographie des musiques noires », Géographie et cultures, n°76, 2011.

?[1] Témoignages de cet engouement des anthropologues pour l'analyse des pratiques musicales, la multiplication des numéros thématiques de revues (Civilisations, 2006 L'Homme, 2001, 2006, Terrains, 2000, 2009) et les nombreux projets collectifs subventionnés par l'ANR sur ce sujet (Musmond, Globalmus, Improtech). [2] Nous remercions chaleureusement Alice Aterianus-Owanga pour son aide précieuse dans la relecture et révision des articles de ce numéro et Marie-Pierre Gibert pour ses commentaires stimulants.[3] Pratiques musicales, danses et pouvoirs, coordonnée par Pauline Guedj et Jorge P. Santiago, 9 décembre 2011, Université Lumière Lyon 2/CREA-IDA. Nous remercions Christine Guillebaud pour sa participation à cette journée d'études.


mise à jour le 7 décembre 2012


Université Lumière Lyon 2