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6. Les pratiques musicales chez les African Hebrew Israelites à l'épreuve de la mutation culturelle

 

Florian Mazzocut

Université Lumière Lyon 2, CREA

RÉSUMÉ : Dans le cadre de l'étude d'un mouvement religieux communautaire, que peut nous apporter l'approche transgénérationnelle du fait musical ? Dans cet article, nous présenterons la communauté transnationale des African Hebrew Israelites dans son centre spirituel de Dimona dans le désert du Néguev, au travers de la façon dont elle envisage la pratique musicale dans une perspective idéologique et transgénérationnelle. Nous verrons comment depuis sa fondation, la musique y est un enjeu identitaire crucial dont les modalités de pratiques sont encadrées par des règles très strictes, conditionnées par un contexte social particulier en Israël, et comment aujourd'hui, ce cadre idéologique et social est renégocié par ses jeunes générations dans le cadre de l'émergence de nouvelles pratiques musicales.

MOTS-CLÉS : African Hebrew Israelites, nationalisme noir, Israël, Etats-Unis, musique, relations transgénérationelles

Les African Hebrew Israelites of Jerusalem sont une communauté afro-américaine originaire de Chicago, qui s'est installée en Israël en 1969 sous la direction d'un leader charismatique reconnu comme le messie envoyé par Dieu pour conduire son peuple vers la liberté et la rédemption. Ils considèrent, à l'instar d'autres groupes religieux afro-américains issus du Black Judaism [1] (Landing, 2002), qu'ils représentent les « vrais » israélites du texte biblique et s'efforcent, par une relecture de l'Ancien Testament, de reproduire le mode de vie des Hébreux par le biais de la réinvention d'un cadre culturel qu'ils appellent Divine Life Style. Ce dernier se définit comme un ensemble de règles et de pratiques qui couvrent tous les aspects de la vie individuelle et collective. Il est en grande partie l'?uvre du leader de la communauté, Ben Carter, plus connu aujourd'hui sous le nom de Ben Ammi Ben Israël. Aujourd'hui, les African Hebrew Israelites se considèrent comme une véritable « petite nation », partagée entre Israël et les Etats-Unis, dont le Divine Life Style et la reconnaissance de Ben Ammi comme messie et leader constituent le principal ciment identitaire.

Pour des auteurs comme Hans Baer et Merrill Singer (Baer & Singer, 1992), les African Hebrew Israelites représentent une des expressions les plus radicales du nationalisme noir, dont l'action politique s'exprime dans le cadre de la pratique religieuse. Ils appartiennent à la tendance « messianique-nationaliste » de ce que James E. Landing (2002) définit comme le courant du Black Hebrewism, c'est-à-dire qu'ils redéfinissent le concept de rédemption du peuple noir à la fois en dehors des cadres du christianisme (et particulièrement du mouvement baptiste) à partir duquel toutes les formes syncrétiques de judaïsme noir ont émergé aux Etats-Unis, et en dehors du cadre du judaïsme orthodoxe qu'ils considèrent comme une imposture visant à écarter les Noirs du c?ur du récit biblique [2] . Ils n'acceptent pas l'idée de salut dans sa compréhension spirituelle, comme une promesse de vie après la mort, mais définissent ce dernier comme la « capacité à comprendre et à appliquer les lois de Dieu » (Ben Ammi Ben Israël, 1982), qui s'appliquent sur Terre, ici et maintenant. En fait, l'idée même de « mort physique » n'est pas acceptée chez les African Hebrew Israelites : elle est associée à une idée de dégénérescence spirituelle qui se manifeste par l'abandon du corps par le « souffle divin » causé par la non application des lois de Dieu [3] . La rédemption du peuple noir passe par la prise de conscience de son origine divine et la mise en pratique de ce statut de « peuple élu » par le biais du Divine Life Style. Elle se manifestera d'un point de vue pratique par une immortalité physique des African Hebrew Israelites revenu à l'état d'innocence de la Genèse, celui d'Adam et Eve avant leur chute et leur expulsion du paradis terrestre [4] .

L'objectif des African Hebrew Israelites, qu'ils estiment aujourd'hui avoir en grande partie atteint, consiste à récréer sur Terre, au c?ur d'Israël, les « conditions du paradis », un reflet de la perfection divine par le biais de leur édifice communautaire. En cela, leur projet s'apparente à l'idéal monastique définit par Isabelle Jonveaux (2011) à cela près que cet idéal de sanctification de la vie quotidienne chez les African Hebrew Israelites s'exprime au travers d'une communauté composée de familles qui se considèrent comme « divines ». Pour les African Hebrew Israelites, il ne s'agit pas d'un renoncement au monde, mais d'un renoncement à « un » monde, celui du mal, et la mise en place d'un nouveau monde délimité par les frontières de la communauté [5] . Les African Hebrew Israelites considèrent être gouvernés par les lois de Dieu et lui consacrent leur édifice communautaire dont Ben Ammi représente la figure politique majeure. Ils appellent cet ordre politique, qui se déploie en parallèle des lois de la société israélienne, et parfois même contre celles-ci [6] , le Kingdom of Yah, en référence au Royaume de Dieu annoncé par la prophétie de Daniel (Daniel, 2 : 44).

Les premiers membres de la communauté ont quitté les Etats-Unis en 1967 pour aller dans un premier temps s'établir au Libéria. L'Afrique de l'Ouest représente dans leurs discours la terre où le grand exil des israélites a commencé par le biais de la traite négrière. Pour eux, l'épisode de l'exil des Hébreux en Egypte ne représente qu'une illustration du châtiment divin qui s'est répété par le biais de l'esclavage, et est appelé à se renouveler indéfiniment jusqu'à ce que les vrais israélites dédient complètement leurs vies à la recherche de la rédemption divine.

Selon l'idée de Ben Ammi, dans sa quête pour sa propre rédemption, le peuple israélite se devait de repasser par les différentes étapes de son exil avant de prétendre à un retour vers la Terre promise, Israël. Après une expérience de vie de deux ans et demi au Libéria où les quelques centaines de fidèles de Ben Ammi se réduisirent à une petite poignée par la rudesse de la vie qu'ils y menèrent, les African Hebrew Israelites se tournèrent finalement vers Israël [7] . Ils y émigrèrent illégalement par petits groupes en se regroupant dans les villes du sud du pays, en plein désert du Néguev, non sans avoir tenté d'obtenir la nationalité israélienne au nom de « la loi du Retour ».

Malgré le refus du ministère de l'Intérieur, les African Hebrew Israelites s'établirent dans la ville de Dimona, où ils vécurent durant plus de vingt ans sous la menace d'expulsions, subissant de fréquentes arrestations de la part des autorités et dans des conditions socio-économiques extrêmement précaires [8] . Durant toute cette période, pourtant, les African Hebrew Israelites regroupés au sein d'un ancien centre d'absorption [9] devenu pour eux le « village de la paix » (Village of Peace ou Kfar Hashalom en hébreu) n'ont eu de cesse de parcourir le pays pour expliquer et diffuser leur « message » notamment par le biais de la musique.

Aujourd'hui, malgré ses quarante ans de vie en Israël, la communauté des African Hebrew Israelites est toujours dans une sorte d'« entre deux » juridique : la majeure partie de ses membres ne dispose que de visas temporaires ou permanents, très peu possèdent la citoyenneté israélienne. Dans la recherche d'une reconnaissance par l'Etat d'Israël et l'obtention d'une citoyenneté juridique, la communauté exprime son engagement envers Israël par une « citoyenneté de l'âme » (Markowitz, 2003), sorte de discours d'appartenance alternatif qui souligne le droit des individus et des groupes à s'affirmer tout en faisant correspondre les identités qu'ils ont eux-mêmes élaborées au sein d'états existants. Cette « citoyenneté de l'âme » se manifestera par de nombreuses initiatives de la part des African Hebrew Israelites pour se rapprocher de la société israélienne et en particulier des institutions nationales comme la Défense Nationale.

Pourtant, c'est surtout au travers de ses productions musicales que la communauté est aujourd'hui reconnue en Israël : des musiciens African Hebrew Israelites évoluent au sein de nombreuses formations musicales israéliennes, certains de leurs groupes comme les Soul Messengers ou le New World Fire Choir sont régulièrement sollicités pour des prestations variant de l'animation de mariages à l'accompagnement musical d'émissions de télévision, et d'autres vont jusqu'à représenter Israël dans l'émission de télévision « Eurovision » [10] .

L'intérêt du public israélien pour les productions musicales des African Hebrew Israelites vient surtout du fait que celui-ci les rattache à un univers plus large de la musique noire afro-américaine : en effet, la communauté a très tôt compris et exploité ce créneau en proposant des orchestres de reprises de « classiques » soul, jazz et reggae. Cependant, les pratiques musicales et les musiciens de Kfar Hashalom évoluent au sein du cadre culturel du Divine Life Style où la musique est considérée comme un élément central, rattaché à la quête de la rédemption et à la construction d'une identité nationale. Dans ce cadre bien particulier, le rôle de musicien se dédouble d'un rôle politique et religieux assimilé par l'idéologie de Ben Ammi à une fonction de prophète. Les pratiques musicales obéissent à un ensemble de principes normatifs très stricts et particuliers qui sont confrontés aujourd'hui à toute une série de mutations culturelles et musicales qui émergent des jeunes générations de la communauté. Ces mutations, dont nous étudierons une des expressions au travers de l'émergence de la musique rap, opèrent une remise en question inédite du cadre du Divine Life Style dans le contexte de vie contemporain de la communauté en Israël.

Dans un premier temps, nous présenterons la pensée du leader charismatique des African Hebrew Israelites en insistant sur certains aspects de son paradigme culturel, et la place que la musique y occupe. Nous articulerons ensuite cette pensée aux pratiques musicales des African Hebrew Israelites dans une perspective historique en montrant comment leurs musiciens sont perçus comme des modèles de réussite, combinant des aspects éthiques et économiques. Dans la dernière partie, nous verrons comment de jeunes artistes s'approprient la musique rap pour éclater et redéfinir le cadre conceptuel du Divine Life Style, afin de négocier au sein de la communauté leur place de musiciens-prophète

LA MUSIQUE COMME ACTIVITÉ VERTUEUSE :

LA FIGURE DU MUSICIEN-PROPHÈTE

La musique, un élément culturel du Divine Life Style

Au cours de leur histoire, les African Hebrew Israelites se sont à plusieurs reprises interrogés sur la signification à accorder à leur culture et à leur appartenance culturelle. Pour eux, la culture est perçue comme « le reflet des éléments fondamentaux qui se combinent pour constituer une société (?) chaque élément s'y inscrit comme un facteur signifiant car il est une partie du tout qui compose une personnalité individuelle ou une partie des normes d'une société (?) Quand nous décrivons chaque élément de notre environnement social comme "divin", cela couvre tous les champs sur lesquels la souveraineté de Yah se déploie dans nos vies et nos expressions » [11] .

La culture est donc une chaîne d'éléments qualifiée d'« holistique », répondant, dans une conception assez fonctionnaliste, à divers niveaux de besoins. Chacun de ces « éléments » doit en outre être clairement identifiable comme relevant de la culture du Kingdom of Yah, c'est-à-dire être produit dans le cadre de la communauté : « La culture divine est la marque qui assure l'identité d'un peuple droit et est essentielle pour assurer l'existence de l'éternel, Yah vivant au milieu de son peuple (?) La culture est le baromètre des valeurs morales d'une société et peut même déterminer l'ampleur et la longévité d'une suprématie » (Taahmenyah bath Shaleak et Ahmadiel Ben Yehuda, date d'édition non précisée).

Dans son ouvrage, God, the Black Man and Truth (1982), Ben Ammi interroge une à une les pratiques culturelles des Afro-Américains [12] , en expliquant à quel point la société occidentale peut dénaturer une culture divine jusqu'à en faire oublier sa signification à ses représentants. En analysant et en critiquant ce qu'il qualifie de « pratiques culturelles d'esclaves » dans l'Amérique des années 1970, Ben Ammi propose de construire un nouvel ordre culturel basé sur une réinterprétation de l'héritage socio-culturel afro-américain lu au prisme de l'histoire des Hébreux. Cet héritage, selon le leader, ne doit plus être compris dans une posture conciliante et intégrée à une société « blanche », dominante et oppressante : il s'agit d'un héritage divin mis en danger et perverti par un environnement corrompu dont il convient de se détacher de la façon la plus radicale possible : la séparation pure et simple.

Ainsi, de la façon de s'habiller, de se nourrir jusqu'aux modalités de fondation d'une famille, Ben Ammi, en s'appuyant sur la Bible, s'efforce de faire prendre conscience de l'identité « israélite » du peuple noir. Or, la musique se trouve êtres abordée dès le premier chapitre de son premier ouvrage. Ce chapitre est intitulé « La quête de Dieu » et le passage concernant la musique est répertorié sous le titre de « La puissance de la musique et de la danse » :

« La musique est bien plus qu'une forme de divertissement. La musique identifie les races, les nationalités et les communautés. Elle a des effets hypnotiques de grande envergure sur le cerveau et l'âme et peut prendre complètement le contrôle du corps et de l'esprit. La musique peut déterminer l'humeur d'une personne ou d'un peuple. Après avoir compris ses profonds effets sur l'esprit, il devient évident que nous devons y porter notre attention car ces effets peuvent être bons ou mauvais. La musique est comme une série de vagues de pensée qui poussent les hommes à penser et à faire le bien ou le mal, de bonnes choses ou des choses stupides. En plus de cela, il y a des sons qui détruisent les tympans, brisent des ampoules et font craquer le verre. Nous devons aussi nous demander : existe-t-il une forme de son qui peut détruire l'esprit ? La réponse est certainement oui. Par ailleurs, il y a l'esprit du musicien dont les vagues de pensées sont transmises au travers de sa musique. Examinons ce point plus minutieusement en prenant la musique "populaire, club et rock" comme un exemple [13] ... » (Ben Ammi Ben Israël, 1982 : 27 ; traduction personnelle)

L'importance du fait musical dans la (re)construction d'un édifice culturel se manifeste d'abord pour Ben Ammi d'un point de vue politique : la musique est perçue comme une véritable énergie, une source d'inspiration qui dirige l'homme dans sa vie en suscitant des « images », des vagues de pensées. En cela, il est intéressant de noter que le leader ne conçoit absolument pas la possibilité de se passer d'une activité musicale. Il la considère au contraire comme un élément culturel crucial en dépit d'une nature ambivalente du fait musical. Selon lui, cette nature ambivalente est intimement liée aux modalités de production de la musique, c'est-à-dire à son rapport avec le musicien. Lors de l'expérience musicale, l'esprit du musicien entre en communion avec celui du public et cette expérience se vit comme un rapport de force où c'est de l'esprit de ce musicien que va dépendre la teneur morale des « vagues de pensées » qui vont être perçues.

Les Songs of Delivrance comme cadre normatif des pratiques musicales

Il semble ici qu'un choix soit sous-entendu par le leader : le choix d'accepter d'écouter ou de produire une musique potentiellement « néfaste » avec des musiciens conditionnés par des mentalités « d'esclaves » ou au contraire une musique « positive », avec des musiciens dont on est absolument certain de la valeur morale. Pour s'assurer de ce caractère positif, Ben Ammi propose de procéder à un examen des références à la musique dans la Bible et des activités musicales qui y sont mentionnées. Il utilise principalement des versets de l'épître de Jean (Jean 1:1) et du livre des Nombres (Nombres 10 : 8-9 et 31 :6) [14] : dans son travail d'interprétation, le concept de « parole » y est immédiatement assimilé à celui de « son », puis de « musique ».

« Il y avait un son avec Dieu au commencement ; toutes les choses furent faites par le son, et sans le son rien n'aurait pu avoir été fait. A partir de cela nous savons qu'il y a une puissance créatrice dans le son, car dans la Genèse un son bénéfique a amené la vie. Pour que les gens comprennent l'importance du son, Dieu a appris à nos prédécesseurs à faire retentir les trompettes d'une certaine forme de musique pour le rassemblement des masses. Il y avait aussi une musique spéciale qui était jouée quand venait le temps de partir en guerre. Dieu a permis le succès entier sur les forces du mal autour d'un son, comme IL commanda nos pères de jouer un certain son s'ils étaient sous l'oppression de leurs ennemis. Quand ce son était entendu, Il entendait, se renforçait et sauvait. Est-ce que Dieu ne tiendrait pas Sa parole ? Est-ce que nos musiciens ont considéré la vraie spiritualité de la musique ? Se sont-ils tous égarés ? N'y en a-t-il aucun qui comprenne ? Ne devrait-on pas au moins appliquer cette ancienne sagesse dans notre lutte pour la liberté ? Il y a ceux qui ont des intentions maléfiques qui sont constamment en train de chercher et de manipuler les contenus des écritures et qui utilisent ces mêmes instructions contre nous. Référons-nous à l'histoire de la cavalerie américaine dans leur guerre contre les indiens d'Amérique » [15] (Ben Ammi Ben Israël, 1982 : 28-29 ; traduction personnelle).

Au travers de ce passage Ben Ammi propose une articulation de l'activité musicale avec la recherche de la véritable identité des Afro-américains. Il va même plus loin en esquissant un des principaux champs d'application de l'activité musicale : la guerre et la lutte contre l'oppression via le pouvoir fédérateur et identitaire de la musique.

Ben Ammi suggère que la véritable force de la musique, et particulièrement de la musique noire, a été vidée de sa substance et même pire, qu'elle s'est faite dérober ses marqueurs les plus sacrés par « ceux qui ont des intentions maléfiques ». Ces derniers ne se contentent pas de pervertir les attributs du peuple de Dieu, mais sont également les agents d'un vaste projet démoniaque visant à faire oublier aux descendants des Hébreux leur vraie identité en « brouillant les pistes » [16] .

Pour Ben Ammi, c'est la création de catégories musicales actuelles dites « mixtes » ou de « variétés » (crossover) qui génère le plus de confusion. Il assimile les artistes noirs qui s'inscrivent dans ces catégories à des artistes qui ont « vendu l'âme de la musique noire » (Ben Ammi, 1982 : 30).

Il est donc du devoir de l'artiste noir de comprendre la dimension divine de son travail. Pour ce faire, Ben Ammi va procéder à un travail de mise en perspective historique de ce qu'il considère comme relevant de la musique noire, héritière d'une culture qui, comme le souligne le ministre de l'Information de Kfar Hashalom lors d'une interview par la chaîne Russia Today en Avril 2012 : « Ne chante pas à propos du Mali ou du Ghana, mais qui chante Canaan, Jérusalem et Jéricho ».

« Nous devons corriger la terminologie moderne utilisée pour décrire nos formes de musique, car à plusieurs niveaux les termes sont très déroutants. Il est impératif que les noms originaux soient compris et rappelés. Le nom original de ce que nous appelons le Blues était la musique des lamentations. Le nom original pour la musique d'église était le Gospel ou les Chants de Sion. Le nom original de ce que l'on appelle maintenant le Jazz ou le Modern Jazz- vous serez peut être choqué de l'apprendre - étaient les Spirituals ou Spiritual. La musique Soul a conservé son nom original, mais a complètement été détournée son contenu. La musique impie est basée sur la création de doute, généralise une insouciance gratuite, le désir sexuel, et fait apparaître la perversité comme une chose plaisante (Sexual Healing, Part-time Lover, Thigh Ride). Nos autrefois pures, créatives expressions musicales ? pleines de pouvoir de guérison et de force spirituelle ? sont devenues frelatées, ont été mises dans un état d'impiété, et sont donc, dans leur forme présente, inutiles dans le combat pour la droiture (la quête de Dieu). (?) Est ce qu'en substance tous les chants de Gospel ne sont pas à propos de Jéricho, Jérusalem, la Galilée, le Jourdain et notre Terre ISRAËL ?! Le Gospel dans sa forme pure était notre appel collectif pour la compréhension, la pitié et la clémence. C'était pour garder nos c?urs et nos souvenirs vers notre Terre, Israël (? Si j'oublie ton nom, ô Jérusalem...) et pour garder vivant notre espoir d'un jour y retourner » [17] (Ben Ammi Ben Israël, 1982 : 30-32 ; traduction personnelle).

Ben Ammi déduit ici une généalogie directe des musiques du Temple avec des styles de musique afro-américains. Selon lui, ces formes musicales autrefois de nature divine ont été réduites à des formes impies, venant grossir les rangs, en quelque sorte, de l'arsenal musical des forces maléfiques qui dirigent le monde et maintiennent le peuple de Dieu en esclavage.

Ce qu'il propose, loin d'abandonner ces musiques, c'est de les faire entrer dans un processus de « rédemption », le même que celui par lequel doivent passer l'homme et la femme noirs. Pour cela, il est nécessaire d'opérer une relecture critique de ces formes musicales pour les rétablir dans leurs formes originales et comprendre leur place centrale dans la « nouvelle vision » de la culture que le leader propose. Ben Ammi opère ce faisant une dissociation nette entre la « forme » et le « fond » d'une production musicale.

La forme de la musique est constituée par sa dimension rythmique et mélodique, elle a une profonde incidence psychologique sur les auditeurs. Ainsi, Ben Ammi rejette d'emblée certaines formes musicales comme le rock n'roll qu'il accuse de généraliser la débauche par des rythmes décadents. Pour ce qui est de la musique noire, le leader adopte un point de vue différent : les formes musicales comme le jazz, la soul ou le blues sont « correctes » d'un point de vue musical. Et c'est d'un point de vue du « contenu » idéologique qu'il s'agit de les réformer.

Ainsi, la « réforme » de la musique noire qu'il propose se concentre d'abord sur les paroles et les textes, c'est-à-dire sur les images véhiculées par la musique, plus que sur les formes musicales elles-mêmes qui vont rester très proches des styles musicaux afro-américains comme la soul, le gospel ou le reggae. Tous ces styles musicaux seront regroupés sous une seule appellation, « les Chants de la Délivrance » ou Songs of Delivrance définis comme : « Une toute nouvelle et existante catégorie de son - un genre musical unique et édifiant offrant l'espoir, la motivation et l'inspiration divine à ses auditeurs, aussi bien qu'une compréhension pratique, non mythique, du chemin qui mène à la vraie délivrance. Ces chants sont enracinés dans l'accessible et la vérifiable vérité de Yah ? Le Créateur et son univers. Les mélodies, bien que de formes variées, proviennent toutes de Jérusalem, soulignant et promulguant les attentes terrestres vertueuses (la vie) promises par le Créateur, ici et maintenant.» [18]

De plus, les Song of Delivrance expriment au travers de leurs paroles un univers symbolique et national qui les rapproche de certains styles musicaux, comme le reggae, rattaché au mouvement rastafari. Martina Könighofer (2008 : 87) soulignera d'ailleurs un certain nombre de correspondances entre la doctrine des African Hebrew Israelites et les « Sept principes du rastafarisme » détaillés par Winston William (2000 : 16-22).

Le reggae de Bob Marley est considéré comme une référence musicale à Kfar Hashalom. Les formations musicales de la communauté jouent également un certain nombre de reprises des Wailers (« No woman no cry », « Redemption song », etc.). Pourtant, ces morceaux font l'objet de nombreux commentaires et critiques malgré leur mobilisation de symboles communs avec les Songs of Delivrance des African Hebrew Israelites. Ces derniers considèrent qu'une certaine incompréhension de la nature divine du peuple noir a conduit Bob Marley à relayer certaines erreurs dans ses textes, comme le fait que l'Ethiopie y soit considérée comme la Terre promise, et l'Afrique n'y soit pas associée directement avec la terre d'Israël. Le décalage généré par cette interprétation du texte biblique couplé au fait que les rastafaris ne considèrent pas Ben Ammi comme le messie font que les principes du rastafarisme, même relayés par une musique aussi appréciée que celle de Bob Marley au sein de Kfar Hahsalom ne rentre pas exactement dans le cadre des Songs of Delivrance.

La musique est donc pensée dans un cadre spécifique des Songs of Delivrance, qui renvoie à la fois à des styles musicaux considérés comme noirs, à un contenu symbolique en adéquation avec l'idée de rédemption de Ben Ammi, et, surtout, à des modalités de création engageant les musiciens de la communauté. Ces derniers, nous allons le voir, sont au même titre que leurs créations, appelés à reconsidérer leur rôle au prisme de la figure du musicien-prophète inspiré par la Bible.

La figure du musicien-prophète

Dans God, the Black Man and Truth, Ben Ammi (1982 : 34) esquisse les contours d'un « modèle musical » et par extension d'un « musicien modèle ». Ce dernier doit être doté, en plus des compétences propres à la pratique musicale (technicité, enthousiasme, ingéniosité, etc.), de valeurs morales irréprochables. Il est pleinement conscient de la signification profonde et « vertueuse » de sa musique et devient, dans sa façon d'être et de jouer, un prophète :

« Cette compagnie de prophètes [19] dotés d'instruments de musique était un groupe de musiciens. La mission d'un prophète était de répandre la Parole de Dieu. Ainsi, ces prophètes, musiciens, jouaient la Parole de Dieu, le son de Dieu aux hommes. Les musiciens doivent comprendre qu'il y a une corrélation directe entre le son et l'esprit Noir. En étant dirigés par la Parole de Dieu, nous voyons que Dieu a utilisé la musique pour gouverner et protéger nos pères. L'histoire en appelle maintenant au prophète-musicien pour s'avancer et une fois encore « jouer la Parole de Dieu ». Je sais que vous vous rappelez que dans le folklore Noir, la fin de la captivité était signalée par l'ange Gabriel « sonnant son cor ». Celui qui a des oreilles pour entendre, laissez le entendre. Gabriel fais sonner ton cor, fais sonner ton cor, fais sonner ton cor ! » [20] (Ben Ammi Ben Israël, 1982 : 34 ; traduction personnelle).

Le musicien modèle, ce musicien-prophète est celui chez qui l'on retrouve ces qualités éthiques, et dont tous les aspects de la personnalité sont tournés vers l'idée de rédemption transmise par la musique. En d'autres termes, ce musicien modèle ne peut finalement se rencontrer que dans un contexte qui fait de la quête de Dieu une priorité absolue, ainsi que le propose le schéma de transformation culturelle radicale de Ben Ammi. Il est donc avant tout un musicien communautaire des African Hebrew Israelites of Jerusalem qui a compris et intégré ces valeurs.

Le musicien est, du point de vue du leader, un enjeu de toute première importance : sous réserve qu'il ait assimilé le caractère divin et prophétique de sa fonction, il participera, par sa capacité à « jouer la Parole de Dieu » à renforcer le « peuple de Dieu » dans sa lutte pour la liberté.

En effet, la pratique musicale au sein de la communauté a toujours accompagné les événements importants et est, encore aujourd'hui, un élément central dans les célébrations religieuses (comme le service de Shabbat) et nationales (Memorial Passover ou New World Passover). Selon des modalités différentes, les musiciens de la communauté se produisent en solo, en ch?urs ou en orchestres complets pour accompagner les paroles des prêcheurs, des leaders ou des conférenciers. La musique est véritablement un outil de mise en scène du pouvoir et également du savoir. Toutes les conférences et réunions sont accompagnées de musiques ou de chants, en ouverture, en intermèdes ou en fermeture.

De même, lorsque le leader Ben Ammi Ben Israël se déplace de sa maison au sein du Kfar HaShalom jusqu'aux salles communautaires pour y délivrer des enseignements ou des messages, il est accompagné à la fois par une escorte de « garde du corps » rompus aux techniques de combat, mais aussi par des prêtres qui dirigent un orchestre de percussions ainsi qu'un ch?ur complet vêtu de blanc. Ces ch?urs rythment les pas du leader et annoncent son arrivée imminente au public qui se lève et fait silence.

Dans le cadre des événements collectifs, toutes les générations sont représentées et proposent des performances variées. Mais qu'il s'agisse de performances musicales acoustiques, amplifiées électroniquement, « live » ou enregistrées et distribuées sur CD ou DVD, toutes se doivent d'obéir aux normes mises en place par le leadership communautaire. Ces normes, qui font se rejoindre politique et esthétique, sont sanctionnées par la mise en place, dès les années 1980, d'un label « Songs of Delivrance ». Ce label se trouve être à la fois pensé comme un symbole identitaire fort en relation avec l'idéologie de Ben Ammi Ben Israël (l'idée est de ne plus faire de gospel, de blues ou de soul, mais de produire une musique rédemptrice, consciente et divine : les « musiques du Temple ») et à la fois comme un label doté d'une logique commerciale permettant d'identifier et de rattacher une création musicale à un certain contexte de production et d'édition (les affaires communautaires et leurs standards de production).

Mais comment les formations de musiciens des African Hebrew Israelites of Jerusalem articulent-ils cette idée de rédemption par la musique avec les réalités concrètes de leur vie en Israël ? Nous allons maintenant interroger les modalités de pratique de la musique dans la communauté, ainsi que la place qu'elle y a peu à peu occupée dans le dispositif éducatif des African Hebrew Israelites.

LES PRATIQUES MUSICALES À KFAR HASHALOM

ENTRE RESSOURCES ÉCONOMIQUES ET PLATEFORME PÉDAGOGIQUE

Le rôle des musiciens communautaires dans l'établissement du Kingdom of Yah en Israël

Pour les adultes vivant à Kfar Hashalom, l'arrivée en Israël renvoie à des souvenirs de nature très ambivalente. L'enthousiasme suscité par la « révélation » de Ben Ammi et par la fin des épreuves du Libéria, s'est couplé à tout un ensemble de nouveaux problèmes relatifs à l'installation sur la « Terre promise ». Comme expliqué précédemment, le refus des autorités israéliennes de leur accorder la citoyenneté, en dépit de leurs exigences [21] , s'est soldé par une longue période de tensions entre ces dernières et les représentants de la communauté.

D'un point de vue social et historique, les African Hebrew Israelites soulignent deux tensions majeures qui caractérisaient leur vie à cette époque : une sensation d'oppression et de rejet de la part des autorités israéliennes et, par extension, des populations locales dans les villes du Néguev, et un sentiment d'insécurité et de dislocation au sein même de l'espace communautaire.

Le premier phénomène, que certains African Hebrew Israelites expliquent vivre encore aujourd'hui, a eu pour principal corollaire une situation juridique et économique précaire, limitant drastiquement l'accès aux emplois légaux, ainsi qu'aux possibilités de développement et d'investissement foncier.

Le deuxième phénomène, quant à lui, est encore aujourd'hui sujet à un certain tabou, chez les Israéliens comme chez les African Hebrew Israelites [22] . Il a contribué d'une part à générer des épisodes de tensions internes où la légitimité de Ben Ammi Ben Israël en tant que leader a été fortement contestée, et d'autre part a eu pour effet d'inciter des fidèles découragés à s'intégrer à la société israélienne en procédant, au besoin, à une conversion au judaïsme, pourtant rejetée avec ardeur par le leadership communautaire.

Au sein de ce contexte particulier, les formations musicales des African Hebrew Israelites of Jerusalem, et particulièrement des groupes comme les Soul Messengers [23] , ont joué aux niveaux économique et politique un rôle central dans le maintien de la communauté en Israël.

Ce rôle central s'est d'abord manifesté sur le plan économique. La répartition des ressources à Kfar Hahsalom repose sur un modèle qui se veut assez proche du modèle du Kibboutz : l'idée de propriété privée se limite aux possessions matérielles personnelles (objets, vêtements, etc.), et les ressources financières permettant aux fidèles et à leurs familles de vivre sont centralisées par un ministère de l'Economie et redistribuées à chaque famille selon ses « besoins ». En principe, les recettes permettant à ce système de fonctionner sont collectées sous forme de taxes, alimentées en grande partie par les infrastructures commerciales de la communauté (restaurants, boutique, etc.). Or, à leur arrivée en Israël, les African Hebrew Israelites, ne disposaient pas encore de ces infrastructures. Leurs principales sources de revenus locales étaient générées par les prestations musicales de groupes comme les Soul Messengers, se frayant peu à peu un chemin sur la scène israélienne, se produisant fréquemment dans des cérémonies de mariages, de bar-mitsva dans tous le pays.

Pendant des années donc, les formations musicales à Kfar Hahsalom ont eu un rôle pivot de captation financière qui leur a conféré un poids politique non négligeable à la fois au sein de la communauté et dans la société israélienne par la constitution de réseaux de clientèle plus ou moins stables.

Sur le plan politique, le rôle des formations musicales s'est manifesté principalement dans sa fonction de soutien au leader Ben Ammi Ben Israël. Ce soutien s'explique en grande partie par le fait que les premiers fidèles de Ben Ammi étaient eux-mêmes musiciens, et d'un point de vue hiérarchique, ils occupaient déjà des postes politiques au sein du leadership. Les musiciens constituaient véritablement le noyau idéologique de la communauté, prenant part aux décisions et aux nouvelles orientations décidées par le leader. Ainsi, en plus d'être les principales ressources économiques, les groupes comme les Soul Messengers ont été les premiers appuis de Ben Ammi dans ses efforts pour le maintien d'une certaine cohésion dans la communauté et l'application des règles du Divine Life Style.

À ce niveau, les musiciens-prophètes de Kfar Hahsalom se sont illustrés comme des auxiliaires de maintien de l'ordre politique, endossant au besoin de multiples casquettes de chantres de Ben Ammi, de bras droits et d'entrepreneurs au service de la communauté.

Les musiciens accompagnaient les prêches du leader, des prêtres, ainsi que certaines tâches de la vie quotidienne ce qui a certainement eu des effets fédérateurs quand les African Hebrew Israelites traversaient une période difficile. Toutefois, le soutien politique à Ben Ammi de la part des musiciens a aussi pris une teneur beaucoup plus directe en s'exprimant par des fonctions de médiations ou de coercitions au sein de la communauté, très éloignée de la pratique musicale elle-même.

Dans le contexte bien particulier des premières années d'implantation en Israël, ces diverses formations musicales, tout en revendiquant leur appartenance aux Songs of Delivrance, déployaient leurs activités dans un objectif de « survie » où la logique de concurrence commerciale n'était pas présente. On assistait ainsi à une rotation fréquente du personnel de ces groupes, leur permettant au besoin de se produire sans arrêt, dans une logique de non-concurrence.

Les groupes communautaires aujourd'hui : entre logique commerciale et symboles nationaux institutionnalisés

Depuis les années 1990, la situation socio-économique de la communauté a changé. L'Etat d'Israël a reconnu, sous certaines conditions on l'a vu, la volonté des African Hebrew Israelites de rester durablement sur le territoire : l'accès aux visas a été facilité et des droits à certaines aides sociales (israéliennes mais aussi des Etats-unis) ont été ouverts. Les African Hebrew Israelites ont été regroupés dans l'ancien centre d'absorption de Dimona qui est devenu le Kfar Hashalom, leur centre spirituel. Les Etats-Unis, par le biais du ministère des Affaires étrangères, ont financé certains équipements communautaires (l'école et le gymnase), et plusieurs activités commerciales ont émergé, notamment dans le secteur de la restauration. Des restaurants et des boutiques appartenant à la communauté et gérés par des gestionnaires semi-indépendants ouvrent dans des villes israéliennes, dont plusieurs à Tel-Aviv. Toutes ces nouvelles structures sont autant de sources de financement pour l'économie communautaire par le biais de taxes exprimées sous formes de « dons ». À cela s'ajoute un accès plus important, bien que toujours assez restreint, à des emplois légaux sur le marché du travail israélien. Ces changements ont eu pour principale conséquence une dépendance financière moindre d'une partie de la communauté à l'égard du leadership communautaire et de son ministère de l'Economie. Ce dernier a pu davantage concentrer ses actions de financement sur le développement de nouveaux secteurs d'activités et limite sa redistribution financière directe aux familles qui sont le plus dans le besoin. Chacun dispose désormais librement de ressources financières propres bien qu'inégales en proportions.

Cette transition vers une nouvelle donne socio-économique a également conduit à une mutation importante au sein des groupes musicaux communautaires. Ceux-ci, forts de leur expérience de près de quarante ans de prestations musicales en Israël, basent leurs activités sur des réseaux de clientèle stables et jouissent d'une reconnaissance locale et internationale.

D'un point de vue économique, ces groupes inscrivent désormais leurs pratiques dans une logique de profit personnel et de carrière musicale. Ils s'apparentent davantage à de petites institutions qui « fonctionnent » de manière autonome, et dont les membres fondateurs ne font plus partie.

En témoignent un certain nombre d'indices visibles, comme le recrutement de musiciens israéliens extérieurs à la communauté dans la nouvelle formation des Soul Messengers, ou encore une inscription dans la durée au sein de certains secteurs comme l'hôtellerie des complexes touristiques de la Mer Morte au travers de contrats d'animation permanents. Il faut également mentionner la mise en place d'un studio d'enregistrement professionnel à Dimona, produisant les artistes de la communauté et possédant un label du nom de Songs of Delivrance.

D'un point de vue politique, le rôle des formations musicales a également évolué. À leur reconnaissance par le public israélien, fait désormais écho une célébrité au sein même de la communauté, qui les acclame comme de véritables modèles de réussite. Les groupes comme les Soul Messengers ou le New World Fire Choir sont considérés comme de véritables « monuments musicaux », en relation avec l'histoire des African Hebrew Israelites en Israël. En marge de leurs activités professionnelles, ces groupes se produisent fréquemment à Kfar Hashalom pour des célébrations importantes, réintégrant pour l'occasion les anciens membres du groupe. Ces concerts commémoratifs accompagnent des cérémonies nationales ou personnelles (anniversaires, mariages, etc.) et sont l'occasion de rejouer les premiers succès des musiciens du Kingdom of Yah.

Ces musiciens appartiennent aujourd'hui encore pour la plupart au leadership communautaire ou du moins possèdent les titres les plus prestigieux dans la communauté (princes, ministres, frères ou s?urs couronnés). La reconnaissance de la réussite économique se double donc d'une forme de réussite politique, acquise par le biais de l'éducation aux jeunes générations de Kfar Hahsalom [24] . La figure du musicien-prophète formulée par Ben Ammi trouve donc un écho « réel et bien vivant » au travers des musiciens adultes et de l'institution de la musique comme une composante majeure de l'éducation dans la communauté.

Musique et éducation à Kfar Hahsalom : la transmission du modèle du musicien-prophète

Les jeunes générations de Kfar Hashalom sont dans un rapport constant avec la pratique musicale : celle-ci est enseignée comme une part de leur histoire, de leur culture - en tant qu'élément du Divine Life Style - et comme un éventuel secteur professionnel vecteur d'une réussite et d'une reconnaissance incarnées par de nombreux exemples dans leur environnement direct.

L'approche du fait musical dans le domaine de l'éducation à Kfar Hashalom comporte un volet théorique et un aspect pratique. C'est dans le cadre de l'école de la communauté, sous tutelle du ministère de l'Education israélien, que les principes du Divine Life Style sont partiellement enseignés. Le dispositif éducatif à Kfar Hashalom fait lui-même partie du cadre du Divine Life Style et y est intégré sous le nom de Dedication. Des cours portant sur l'histoire de la communauté, sur le Divine Life Style et sur la lecture de la Bible sont dispensés par des instituteurs de Kfar Hahsalom.

Parmi ce corpus de matières, la musique et la pratique musicale sont abordées dans leur rapport à la liturgie, mais aussi dans une perspective morale s'appuyant sur les préceptes de Ben Ammi détaillés plus hauts. La musique y est enseignée d'un point de vue théorique, comme un élément du Divine Diet, c'est-à-dire ce qui dans le Divine Life Style est relatif à l'alimentation. Celle-ci se doit de remplir à la fois une fonction biologique et spirituelle : elle répond à un certain type de besoin mais elle comporte potentiellement un risque d'empoisonnement. L'enseignement théorique se concentre donc avant tout sur un exercice de discernement moral entre la « bonne » et la « mauvaise » musique.

Cette dimension théorique d'apprentissage du fait musical se double d'un aspect plus pratique portant sur la transmission des normes qui structurent la figure du musicien-prophète. Dans le cadre d'activités musicales scolaires et extrascolaires, les enfants sont globalement encouragés à développer leurs talents musicaux, soit sous la tutelle d'un enseignant pour les chorales scolaires, soit d'un musicien lors de cours particuliers, parfois les deux.

Au sein de l'école de la communauté, l'aspect pratique de l'enseignement musical prend la forme de chorales dont les chants, se présentant sous la forme d'hymnes, mobilisent les symboles nationaux du Kingdom of Yah comme le terme Yah Khai. Ce dernier est la devise nationale du Kingdom of Yah. Il signifie « Yah vie » ou « Dieu vie » et rappelle en substance que le Dieu d'Israël est un Dieu vivant, et que les African Hebrew Israelites appliquent au quotidien les lois qu'il édicte sur l'existence terrestre.

Ces chorales se produisent le plus souvent dans un cadre cérémoniel à destination de la communauté mais aussi, et cela est assez récent, lors d'échanges culturels avec des familles que les African Hebrew Israelites qualifient d' « afro-palestiniennes [25] ». C'est le cas des Young Lions, chorale de garçons âgés de dix ans en moyenne, encadrés par une enseignante et chanteuse de gospel surnommée la Mighty Lionness dans la communauté. À Jéricho, face à un public palestinien, mais aussi lors de la cérémonie de Shabbat à Dimona, ils chantent et dansent en appuyant les paroles par des expressions sérieuses et déterminées, leur hymne le plus connu, Shinning :

« You gave me your light and I gonna shine it! Yah Khai !

You gave me your love and I gonna claim it! Yah Khai !

You gave me your love and I gonna live it! Yah Khai !

You gave me your love and I gonna spread it! Yah Khai !

Shinning for abba [26] , shinning for my ima,

Shinning for my saba, shinning for savta,

Shinning for family, shinning for my leaders,

Shinning for my kingdom, shinning for my Yah »,

« Shinning », Les Young Lions, 2012, retranscription personnelle.

On le voit bien ici, l'aspect pratique de l'enseignement de la musique à Kfar Hashalom est à double tranchant. Une chorale comme les Young Lions est bien pensée comme une plateforme pédagogique qui permet tout d'abord de transmettre aux enfants des savoir-faire propres aux techniques de chants telles qu'elles sont pensées dans la communauté par le biais de la figure du musicien-prophète. Grâce à ces chants et à la discipline de groupe, les enfants sont invités à développer une approche du fait musical conforme au cadre du Divine Life Style qu'ils peuvent s'ils le souhaitent approfondir dans leur parcours individuel.

Mais cette chorale est également pensée comme un outil de communication communautaire, une plateforme de diffusion du discours nationaliste des African Hebrew Israelites et de la doctrine de Ben Ammi Ben Israël. C'est donc également un apprentissage « politique » qui est proposé aux Young Lions, en leur permettant d'endosser le rôle de représentants de la communauté et de jeunes ambassadeurs, au même titre que les Soul Messengers avant eux, érigés en toile de fond comme modèles de réussite.

Les Young Lions ne sont toutefois pas les seuls témoins de l'importance accordée aux pratiques musicales dans le cadre éducatif de Kfar Hashalom. La visibilité de certains membres de la communauté comme Eddy Butler, représentant Israël à l'émission de télévision « Eurovision » en 2006, les succès des Soul Messengers collaborant régulièrement avec les chaînes de télévision israéliennes ou les collaborations du New World Fire Choir avec des artistes comme Stevie Wonder, ont convaincu de nombreux jeunes de Kfar Hashalom que la pratique musicale leur ouvrirait des portes sur un débouché professionnel. Ainsi, de nombreux jeunes se lancent dans des expériences musicales, profitant des fréquentes cérémonies et conférences de la communauté, pour se produire en public et perfectionner leur répertoire. Les pratiques musicales à vocation éducative et cérémonielle, s'inscrivent largement dans le cadre orthodoxe des Songs of Delivrance. Celui-ci, loin d'être perçu comme une contrainte, est plutôt considéré comme un modèle de production musicale « familial », qui a fait ses preuves dans le passé et qui dispose de réels moyens de diffusion, par le biais du studio de Dimona, et dont les membres de la communauté seront, les premiers bénéficiaires.

La musique produite dans un cadre communautaire, articulée à une logique éducative envers la jeunesse joue un rôle important à Kfar Hashalom par son effet fédérateur et normatif. Pourtant, elle n'empêche pas cette jeunesse, entourée et partiellement intégrée à la société israélienne, disposant d'un accès aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, de partir à la rencontre de nouveaux horizons musicaux, sur le plan de la pratique comme sur le plan de l'écoute. Ainsi, la dissémination des styles musicaux comme le rap et gangsta rap ou les catégories tant décriées par Ben Ammi comme la variété ou la world music au sein de la jeunesse du Kingdom of Yah est un phénomène qui n'a pas échappé à la communauté dans son ensemble. Interroger ce phénomène conduit à dessiner une ligne de démarcation plus ou moins saillante entre les différentes générations de Kfar Hashalom, qui développent des stratégies de négociation internes inédites dans l'histoire de la communauté, renforçant l'idée des pratiques musicales comme un enjeu identitaire transgénérationnel. Nous prendrons comme exemple l'émergence de la musique rap au sein de la communauté.

LA MUSIQUE COMME ENJEU IDENTITAIRE TRANSGÉNÉRATIONNEL : L'ÉMERGENCE DU RAP À KFAR HASHALOM

Le cadre culturel du Divine Life Style à l'épreuve de la mutation culturelle

L'évolution des pratiques musicales chez les African Hebrew Israelites, montre que l'idéologie communautaire mise en place par Ben Ammi Ben Israël s'apparente tout à fait à un cadre conceptuel prévu pour délimiter des pratiques culturelles, et, dans le domaine musical, délimiter ce qui peut être considéré comme de la musique et ce qui ne peut pas l'être. Ce cadre se double d'un dispositif de sanction des bonnes pratiques musicales passant par du label Songs of Delivrance et du studio d'enregistrement de Kfar Hahsalom.

Ce cadre culturel s'est enrichi au fil des années de nombreux éléments discursifs et de nouvelles pratiques, interprétées, notamment par Martina Könighofer (1998 : 84) comme de « nouvelles traditions » que les African Hebrew Israelites ne considèrent que « redécouvrir » au fur et à mesure de leur ascension divine au sein du Kingdom of Yah.

Sans rentrer dans le détail des modalités de validation du savoir à Kfar Hashalom, présentons-en simplement quelques aspects pour nous permettre de comprendre le processus de circulation et d'intégration d'une idée, qui pourra devenir, éventuellement, une nouvelle pratique culturelle intégrée au Divine Life Style.

Les African Hebrew Israelites considèrent eux-mêmes leur culture comme « dynamique », en perpétuelle évolution, qu'ils qualifient d' « ascension spirituelle ». Un des adages favoris de Ben Ammi, fréquemment rappelé tant lors des conférences de la School of the Prophets [27] que lors des services religieux est : « Tout commence par une pensée» [28] . Cette idée même de « culture dynamique » est au fondement de la politique de développement culturel de Kfar Hashalom : si l'on attend des érudits, des ministres ou des prêtres de générer de nouvelles idées, n'importe qui au sein de la communauté est susceptible de proposer un nouveau concept qu'il souhaiterait porter à la connaissance du leadership communautaire.

Cette catégorie d'idée ou de découverte est assimilée à celle de « révélation ». Le savoir est pensé comme une chaîne de révélations divines qui s'articulent entre elles pour constituer un maillage conceptuel divin et cohérent, trouvant son expression pratique dans le Divine Life Style.

Ainsi, les ministères de l'Information, de la Communication et de l'Education sont perpétuellement en train de chercher (dans la littérature biblique ou profane, sur Internet ou par des échanges avec d'autres groupes ou institutions nationales ou internationales) de nouvelles idées ou pratiques pour enrichir ce savoir communautaire. Qu'ils puisent leur inspiration dans la Bible ou dans des groupes extérieurs à la communauté, chaque nouvel élément sera confronté avec le texte biblique et le modèle du Divine Life Style.

Généralement, les idées émises par le leadership ou par Ben Ammi sont discutées au Conseil des princes et des ministres et décrétées comme officiellement applicables par les prêtres lors des services religieux en tant que nouvelles règles ou ajustements du Divine Life Style. En revanche, les initiatives et nouvelles pratiques émanant des autres habitants de Kfar Hashalom suivent généralement le chemin inverse, en passant d'abord par une consultation des prêtres, pour être portées à l'attention des ministres puis de Ben Ammi afin d'être décrétées ou non comme applicables. Le cadre de validation d'une nouvelle pratique ou tradition obéit à des logiques que nous ne sommes pas en mesure de détailler dans le présent article mais dont nous nous contenterons de dire qu'il se base, encore une fois, sur le respect des règles du Divine Life Style et sur son possible rattachement au texte biblique sachant que des facteurs politiques et économiques conditionnent également tout développement à Kfar Hashalom. C'est un cadre contraignant et totalitaire par lequel est censée passer toute innovation sociale, culturelle ou technique.

Le cas de l'évolution des pratiques musicales dans la jeunesse de Kfar Hashalom, et particulièrement l'émergence de la musique rap n'a pourtant suivi aucun de ces schémas. Le changement est intervenu progressivement, corrélativement à l'intégration des nouvelles technologies de l'information et de la communication, au développement des technologies informatiques portatives et à la standardisation des formats audio numériques à destination du grand public (MP3).

Aujourd'hui, avec pour principal support technique le couple ordinateur et téléphone portable à carte mémoire, appareils photo ou vidéo intégrés, éventuellement doté d'un accès à Internet, les jeunes de la communauté se sont très vite appropriés de nouvelles modalités de production et de diffusion musicale, parallèles à celles de Kfar Hashalom mais ne visant pas nécessairement les mêmes objectifs.

La plupart des adultes posent un regard ambivalent à la fois sur les conditions de circulation de ces nouvelles pratiques ou nouvelles musiques dans la communauté, et sur la charge symbolique que ces dernières comportent pour la jeunesse.

La musique rap à Kfar Hashalom : contexte d'émergence et divergence des regards

A partir des années 1990, nous l'avons vu, l'amélioration des conditions de vie à Kfar Hashalom a amené à un certain changement dans la façon de vivre des African Hebrew Israelites. Selon plusieurs porte-paroles de la communauté (tous adultes) et plusieurs commerçants de Dimona, ce changement est majoritairement interprété par un accès plus aisé à des ressources financières et une augmentation du confort de vie individuel et collectif.

Ces mutations se sont accompagnées, selon certains membres du leadership qui le déplorent, de l'essor d'un « certain individualisme ». C'est à une tendance à l'individualisme et au « laxisme » des parents que nombre d'adultes de la communauté imputent la dissémination de « nouvelles images », de « nouveaux sons » et « influences néfastes » parmi la jeunesse de la communauté, avec pour corollaire direct la généralisation des nouvelles technologies de l'information chez les jeunes générations de Kfar Hashalom.

Le premier regard jeté sur des pratiques musicales comme le rap est donc d'abord un regard désapprobateur qui se fond dans une critique plus globale de l'évolution de la communauté dans son ensemble. En témoignent les nombreuses publications de Ben Ammi Ben

mise à jour le 7 décembre 2012


Université Lumière Lyon 2